Né à Londres le 20 septembre 1886, relecteur aux presses universitaires d'Oxford de 1908 à sa mort, Charles Walter Stansby Williams était un auteur prolifique, avant tout de poésie, mais aussi de critique littéraire et, plus tard, de romans. Fidèle de l'Église d'Angleterre, il demeura toute sa vie profondément chrétien, et toute son œuvre est imprégnée de sa foi en l'amour de Dieu, amour total qui fonde l'univers dans ce qu'il a appelé la « co-inhérence » : le don mutuel total de deux êtres jusqu'à la substitution, préfiguré par l'« amour romantique » qu'il découvrit en 1910 à travers la figure de Béatrice dans la Divine Comédie. Ses intuitions théologiques extrêmement originales, à la limite de la mystique, le rendent très difficile à lire ; son intérêt pour l'occultisme et la magie, qui pourrait faire basculer ses œuvres dans le malsain, reste toujours équilibré par la foi en la victoire ultime du Christ. Proche de la pensée catholique — certaines de ses intuitions approchaient la doctrine du purgatoire, et il admirait profondément Dante —, il resta néanmoins anglican. Travaillant à Oxford à partir de 1939, il y donna une série de conférences sur Milton qui lui valut le grade honoraire de Master of Arts en 1943. Il mourut à Oxford le 15 mai 1945.
C. S. Lewis a lu The Place of the Lion au début de l'année 1936. Il écrivit quelques semaines après à Charles Williams :
On croise parfois sur son chemin un livre qui ressemble tellement au son de sa langue maternelle en pays étranger qu'il semblerait presque impoli de ne pas répondre par un signal ou par un autre. Je viens de lire votre Place of the Lion, et c'est pour moi l'un des principaux événements littéraires de ma vie, comparable à ma première découverte de George MacDonald, G. K. Chesterton ou Wm. Morris.
[...] Coghill, d'Exeter, m'a indiqué ce livre ; je l'ai indiqué à Tolkien (le professeur d'anglo-saxon, un papiste) et à mon frère. Nous voilà donc trois universitaires et un militaire bourdonnant tous d'admiration émue. Nous avons une sorte de club informel appelé les Inklings : les conditions d'entrée (définies informellement) sont une tendance à écrire et le christianisme. Pouvez-vous descendre un jour le trimestre prochain [...] passer la nuit chez moi au collège, manger un morceau avec nous et parler avec nous jusqu'au petit matin...
11 mars 1936
Charles Williams répondit le lendemain :Si vous aviez écrit 24 heures plus tard, nos lettres se seraient croisées. Il ne m'étais jamais arrivé auparavant d'admirer l'auteur d'un livre pendant qu'il m'admirait en même temps. Mon admiration pour la façon dont l'Omnipotence gère son personnel croît de jour en jour.
Pour être exact, j'ai fini samedi de survoler, trop rapidement, les épreuves de votre Allegorical Love Poem. [...] J'admets que la raison pour laquelle j'ai tant apprécié l'Allegorical Love Poem est que c'est un aspect du sujet avec lequel mon esprit a toujours joué. [...] Je considère votre livre comme pratiquement le seul que j'aie jamais lu, depuis Dante, à manifester un tant soit peu de compréhension de ce que signifie cette très étrange identité de l'amour et de la religion.
12 mars 1936
Williams, venant finalement s'installer à Oxford au début de la guerre, fréquenta régulièrement les Inklings. Très admiré de Lewis, il lui inspira sans doute en partie le personnage de Ransom tel qu'il apparaît dans cette hideuse Puissance, roman d'ailleurs grandement influencé par son style. Descent into Hell a aussi joué un rôle dans certains passages du Problème de la souffrance.
C. S. Lewis fut très peiné par la mort de Williams en 1945, et contribua à un recueil d'hommage intitulé Essays presented to Charles Williams paru en 1947.
Il était grand d'apparence, maigre et aussi droit qu'un jeune garçon, bien que ses cheveux fussent gris. Nous le trouvions laid de visage : je ne suis pas certain que le mot « singe » n'ait pas été prononcé à ce propos. Mais dès lors qu'il parlait, il devenait, comme nous le disions aussi, semblable au visage d'un ange — non pas un ange efféminé : un esprit brûlant d'intelligence et de charité.
Préface à Essays presented to Charles Williams, 1947
Je ne prétendrais pas sans hésitation que Williams était un mystique. Si par mystique l'on entend quelqu'un qui suit la voie négative en rejetant les images, alors il en était, consciemment et délibérément, l'exact contraire. Le choix entre les deux voies, leur légitimité, leur dignité et leurs dangers à toutes deux est l'un de ses thèmes favoris. Mais je suis convaincu que tant le contenu que la qualité de son expérience différaient de la mienne, d'une façon qui me force à dire qu'il voyait plus loin, et qu'il savait ce que je ne sais pas. Ses écrits, pour ainsi dire, me mènent là où je ne suis jamais allé ni à voile ni à vapeur ; et pourtant ce lieu étrange est tellement rattaché à des régions que nous connaissons nous-mêmes que je ne peux croire qu'il ne soit que rêverie.
The Novels of Charles Williams, BBC 11 février 1949
Les romans de Williams sont aussi originaux et difficiles à classer que leur auteur, mélangeant le probable et le merveilleux, selon les termes de C. S. Lewis :
Nous y rencontrons d'un côté des gens très ordinaires de l'époque moderne, parlant le langage de notre époque et vivant dans les faubourgs ; de l'autre côté nous y rencontrons ausi le surnaturel : fantômes, magiciens et bêtes archétypiques. Il faut d'abord comprendre que ce n'est pas un mélange de deux genres littéraires [...] [mais] le genre de livre où l'on commence par dire : « Supposons que ce monde de tous les jours est, en un point précis, envahi par le merveilleux. Supposons, en fait, qu'il se produit une violation de frontière. »
The Novels of Charles Williams, BBC 11 février 1949
Lewis mentionne aussi à plusieurs reprises le talent de Williams pour dépeindre la vertu :
Les romans sont aussi intéressants en ce qu'ils sont les seuls romans modernes que je connaisse contenant des « bons » personnages qui soient convaincants.
Lettre à A. K. Hamilton Jenkin, 22 janvier 1939
Le livre s'ouvre sur un meurtre ordinaire dans une maison d'édition ; mais alors que l'enquête avance, on découvre qu'il est lié à un complot sataniste pour récupérer le Graal découvert dans une paisible paroisse de la campagne anglaise ! Les événements deviennent de plus en plus étranges et le surnaturel se mêle au naturel dans le premier des « thrillers théologiques » de Charles Williams, où le camp du bien et le camp du mal s'affrontent sur les deux terrains. Ce roman est le seul Williams traduit en français (La Guerre du Graal).
Un nouveau roman à objet : cette fois, c'est la pierre de la couronne de Salomon qui, extorqué à la famille persane qui la possédait depuis des générations, est rapportée en Europe. Ses étranges pouvoirs de téléportation pourraient être utilisés à de juteuses fins commerciales, mais Lord Arglay, juge agnostique, et sa secrétaire, tentent de s'opposer au chaos qui menace du fait de l'utilisation irrationnelle d'un pouvoir qui n'est pas fait pour les hommes, et de restaurer la pierre dans son unité.
Lewis a lu ce livre en mars 1936, « avec un grand plaisir », comme il l'écrivit immédiatement à Williams. « Non pas qu'il soit aussi bon que le Lion, mais en un sens il n'est guère en son intention de l'être. »
Le monde matériel est-il en train de s'effilocher ? Voici que les pouvoirs angéliques, les idéaux platoniciens, s'installent en maîtres dans une paisible bourgade des environs de Londres, au grand désarroi de la population et des services publics. Un roman beaucoup plus abstrait que les précédents, où Williams donne à voir la réalité de ce que nous pensons être des abstractions désincarnées, et à entrevoir le vaste univers créé par Dieu, bien plus grand que notre seul univers matériel.
Ce livre est le premier Williams que C. S. Lewis a lu, au début de 1936. Il a été particulièrement marqué par le personnage de Damaris Tighe, une étudiante tellement insensible à la réalité de son sujet d'étude qu'elle en vient à le considérer comme une pure abstraction qu'elle maîtrise de l'extérieur.
Je viens de lire ce que je pense être un très grand livre, The Place of the Lion de Charles Williams... Ce n'est pas seulement une fantaisie tout à fait passionnante, mais aussi un livre profondément religieux et, sans ostentation, très érudit. Cette lecture a été pour moi une bonne préparation au Carême. [...] J'ai plus appris sur l'humilité que je n'en ai jamais su. Cela a vraiment été une grande expérience. [...] De nos jours ce n'est pas souvent que l'on trouve de la fantaisie chrétienne.
Lettre à Arthur Greeves, 26 février 1936
Williams revient dans l'occultisme avec les tarots, dont le paquet de carte original, doté de pouvoirs magiques d'action sur les éléments, est convoité par une famille de gitans qui, depuis des générations, cherche à comprendre l'univers par les tarots. Mais on voit à nouveau que l'homme n'est pas apte à contrôler un tel pouvoir et risque l'autodestruction s'il n'est pas animé par l'amour.
L'Europe est menacée par une invasion africaine conduite par Considine, un homme mystérieux et fascinant qui prétend pouvoir utiliser l'extase artistique ou amoureuse pour gagner un pouvoir sur la mort. Alors que l'Angleterre sombre dans l'anarchie, contre lui se dressent un roi africain, un vicaire et un médecin. La fin est plutôt décevante et l'ensemble du roman n'est pas à la hauteur des autres Williams.
Ce roman est sans doute le meilleur et le plus célèbre de Williams, mais aussi le plus difficile. L'action se réduit à de banales conversations attenantes au montage d'une pièce de théâtre, mais l'essentiel du roman est ce qui se passe au cœur des personnages, oscillant entre le sublime de l'amour et du don de soi et l'enfer du repli et du refus de l'autre. Cette exploration de la damnation et de la grâce est profondément marquante.
Je pense que c'est de loin le meilleur livre que vous nous avez donné jusqu'ici. [...] C'est un sacré bon livre, vraiment décapant à lire.
C. S. Lewis, lettre à Charles Williams, 23 septembre 1937
C. S. Lewis a souvent recommandé à ses correspondants la lecture de ce roman, qui fait très clairement comprendre la théorie williamsienne de la « co-inhérence ».
Deux jeunes femmes sont seules dans une immense cité apparemment vide et morte — ailleurs, ou est-ce au même endroit, deux hommes tentent de lutter contre un gourou aux étranges pouvoirs psychiques qui tente de se servir de la fiancée de l'un d'eux pour accroître encore son pouvoir. Ce dernier roman de Williams a un goût d'inachevé, avec une fin pas complètement satisfaisante, mais reste une œuvre très originale, fine et travaillée sur la mort et l'au-delà.